En Russie, « dénoncer un délit commis pour homophobie, c’est risquer de se retrouver sans aucune aide »

 

L’association LGBT Maximum, en place depuis 2007 à Mourmansk, capitale de la péninsule de Kola, à 200 kilomètres au nord du cercle polaire, ne cache pas ses coordonnées, à la différence de nombre de ses consœurs russes. Installés dans un centre d’affaires, sur la place principale de la ville, tous les soirs et week-ends, ses bénévoles organisent des groupes de soutien, des projections de films et des débats.

Jusqu'en 2013, l'association œuvrait principalement au divertissement et à la communication entre membres de la communauté LGBT. Mais avec le vote de la loi qui interdit « la propagande homosexuelle auprès des mineurs », nous nous sommes concentrés sur la défense des droits de l’homme et la promotion des droits fondamentaux auprès des citoyens, explique l'un de ses militants, Maxim (non d'emprunt), sur lecourrierderussie.

Seule alternative possible malgré les risques, Maximum survit grâce à des fonds alloués par des pays scandinaves. « Nous avons bien évidemment demandé des subventions de l’État russe, mais en vain. Je pense d’ailleurs que nous n’en aurons jamais, dès lors que nous abordons des thèmes qui ne sont, disons, pas salués par le pouvoir russe… », déplore Violetta Groudina, coordinatrice juridique.

A l'instar d'une centaine d'autres organisations indépendantes réduites au silence, Maximum a d'ailleurs été déclarée « agent de l'étranger » par les autorités en février 2015 et contrainte à s'acquitter d'une amende de 300 000 roubles (environ 4 300 euros).

« Nous avons donc changé de statut pour celui de "groupe d’initiative", une forme d’association qui ne nécessite pas d’enregistrement juridique. Nous ne sommes donc plus visés par la loi sur les agents étrangers et pouvons continuer d’agir ».

Régulièrement injuriée en tant qu'activiste de la cause, Violetta a également été inculpée en mai 2014 pour « propagande gay », après la publication sur les réseaux sociaux d'une information que les juges ont considéré comme « susceptible de nuire aux mineurs ». Elle tentait la coordination d'un « Rainbow Flashmob ».

« Le policier qui m’a arrêtée m’a bien fait comprendre que l’action ne devait pas avoir lieu car elle ferait beaucoup trop parler des homosexuels, et que la réaction de la société serait forcément négative. »

Malgré son absence, l'événement mobilisera une dizaine de personnes et son affaire sera close pour « non-lieu ». Mais elle compte faire appel pour arrestation illégale : « J’irai jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme s’il le faut… Car ce que nous voulons vraiment, au fond, c’est que la justice de notre pays fonctionne normalement. »

Dans les années 1990, les LGBT étaient tout bonnement invisibles, alors qu’aujourd’hui, c’est devenu un sujet débattu au niveau national. « C’est un peu paradoxal, mais la loi sur l'interdiction de la propagande, en un sens, a fait parler de nous », poursuit Violetta.

Pour Maxim, « rien n’a changé ». Mais certains de ses amis, qui travaillent dans des collectifs masculins, disent que « l’homosexualité est devenue un sujet tabou et qu’en parler provoque immédiatement une vague d’agressivité. »

« Il était déjà très difficile de prouver l’existence d’une discrimination, quelle qu’elle soit... Les policiers n’interviennent qu’en cas de meurtre. Je suis obligée d’être en contact avec les forces de l’ordre, et je sais qu’il y a dans la police des gens tout à fait compréhensifs, mais ils ne peuvent pas aller contre tout un système. Chaque fois que je suis face aux autorités, j’éprouve un sentiment d’impuissance », confie Violetta.

Mais dénoncer un délit commis pour motif de haine envers les LGBT, c’est aussi « risquer de se retrouver sans aucune aide », souligne Maxim, qui dénonce par ailleurs « l’attitude catastrophique envers les personnes transgenres. »

En novembre 2014, le mariage de deux femmes à Saint-Pétersbourg a fait scandale, « mais en fait, l’une d’elles était en pleine transition ». Depuis, le gouvernement a estimé que les transgenres « avaient trop de droits » et inscrit dans la foulée les « troubles d’identité sexuelle » à la liste des restrictions pour l’obtention du permis de conduire. « Nous devons travailler sur ce problème, dire à la société que les LGBT ne vont attaquer personne. En Europe, les citoyens ont la possibilité d’influencer les autorités – le mariage pour tous en France est un bon exemple. »

Possible en Russie ? « Au siècle prochain », ironise Violetta. Mais « la société russe se développe dans une réalité autoritaire. Si là-haut, quelqu’un décide un jour que le mariage gay est possible, la société l’acceptera », insiste néanmoins Maxim.

Tous les deux risquent la prison juste pour avoir participé à des actions publiques ! « Ce qui nous reste, ce sont les piquets solitaires, afin de ne pas risquer des arrestations pour "rassemblements illégaux". Nous y avons eu recours pour des actions contre la violence domestique, pour les droits des femmes… Ces événements ont attiré l’attention mais moins que ce que nous espérions. En même temps, nous ne voulons pas faire la révolution ! », ajoute Violetta.

En octobre 2014, lorsque le directeur général d’Apple, Tim Cook, a fait part publiquement de son homosexualité, les représentants du centre de réparation de la marque à Mourmansk ont promis une remise aux hétérosexuels ! Au même moment, deux députés de la région faisaient campagne sous le slogan : « Contre les bavards et les gays ».

« Nous avons déposé des plaintes, mais elles n’ont pas eu de suite. Les gens ont du mal à croire que nous sommes des personnes comme les autres. C’est pour ça que les LGBT ont besoin d’une "communauté", d’une représentation. Nous devons nous faire accepter comme tels  », conclut la jeune activiste.

Christophe Devillemarie
Stophomophobie.com

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