11-Septembre : les victimes LGBTQ+ et le combat de leurs familles pour être reconnues

Il y a vingt-cinq ans, le 11 septembre 2001, 2 977 personnes perdaient la vie dans les attentats qui ont frappé les États-Unis. Parmi elles se trouvaient des personnes LGBTQ+, dont les histoires, les engagements et les proches font aussi partie de la mémoire de cette tragédie.

Les recensements réalisés depuis les attentats identifient au moins 27 victimes LGBTQ+. Ce chiffre n’est toutefois pas une donnée officielle du mémorial du 11-Septembre : l’orientation sexuelle et l’identité de genre n’ont pas été systématiquement documentées dans les registres publics. Il permet néanmoins de retrouver des parcours qui restent largement méconnus.

Mark Bingham, 31 ans, était passager du vol United Airlines 93. Après avoir appris que l’avion avait été détourné, plusieurs passagers se sont organisés pour tenter de reprendre le contrôle du cockpit. Bingham faisait partie de ceux qui ont résisté aux pirates de l’air. Le Boeing 757 s’est écrasé en Pennsylvanie avant d’atteindre sa destination, alors qu’il se dirigeait vers Washington. Les enregistrements des appels passés depuis l’appareil ont permis d’établir que les passagers avaient décidé d’agir.

À New York, Mychal Judge, prêtre franciscain et aumônier du New York City Fire Department, s’est rendu au World Trade Center après le premier impact. Il a accompagné les pompiers dans la tour Nord et a été tué lors de l’effondrement du complexe. Gay, il avait notamment accompagné des personnes vivant avec le VIH et des catholiques LGBTQ+. Sa mort fut la première à être officiellement enregistrée par le médecin légiste de New York.

David Charlebois, 39 ans, était copilote du vol American Airlines 77, détourné puis précipité contre le Pentagone. Il vivait avec son compagnon, Tom Hay, et s’était notamment engagé pour la reconnaissance des partenaires de même sexe dans le secteur aérien.

Une autre histoire est celle de Daniel Brandhorst, Ronald Gamboa et leur fils David. Le couple, qui vivait à Los Angeles, avait accueilli David dans sa famille en 1998. Le petit garçon avait trois ans lorsque, le 11 septembre 2001, il a embarqué avec ses deux pères à bord du vol United Airlines 175, qui reliait Boston à Los Angeles. L’avion a été détourné puis s’est écrasé contre la tour Sud du World Trade Center. Tous les trois ont été tués. Le mémorial du 11-Septembre présente aujourd’hui leurs noms regroupés, comme ceux d’une même famille.

Daniel et Ronald s’étaient rencontrés treize ans auparavant et avaient décidé de fonder une famille après plusieurs années de vie commune. Ils étaient aussi engagés auprès d’autres pères gays et de leurs familles. David appelait l’un « Daddy » et l’autre « Papa ». Leur histoire rappelle qu’en 2001, les familles homoparentales existaient déjà pleinement, même si leur reconnaissance juridique demeurait très incomplète.

D’autres personnes LGBTQ+ travaillaient dans les tours du World Trade Center, se trouvaient au Pentagone ou voyageaient à bord des avions détournés. Chacune avait sa propre histoire, ses proches, ses projets et une vie qui ne se résumait pas aux circonstances de sa mort.

Pour certaines familles, le deuil s’est aussi accompagné d’une difficulté supplémentaire : faire reconnaître juridiquement la personne qui partageait la vie de la victime.

Jeff Collman et Keith Bradkowski

L’histoire de Jeff Collman et Keith Bradkowski illustre cette réalité de manière particulièrement concrète.

Jeff était steward sur le vol American Airlines 11, le premier avion à percuter le World Trade Center. Il avait 41 ans. Avec Keith, il partageait sa vie depuis onze ans. Les deux hommes étaient enregistrés comme partenaires domestiques en Californie.

Le matin du 11 septembre, American Airlines a appelé Keith pour lui annoncer la disparition de Jeff. Dans les jours qui ont suivi, il a pourtant découvert que leur relation ne lui donnait pas les mêmes droits que ceux dont aurait bénéficié un conjoint marié.

Jeff est mort sans testament. À cette époque, le droit californien ne garantissait pas aux partenaires domestiques enregistrés les mêmes droits successoraux qu’aux couples mariés. Les parents de Jeff ont ainsi reçu ses derniers salaires, le contenu de son compte dans une caisse de crédit et les 25 000 dollars versés par American Airlines aux proches de ses salariés tués dans les attentats. Keith, de son côté, était le bénéficiaire désigné de l’assurance-vie de Jeff et a reçu 500 000 dollars au titre de cette assurance.

Le problème ne se limitait cependant pas à l’argent. Keith devait aussi faire reconnaître la réalité de leur relation et sa place auprès de Jeff. Il a notamment rencontré des difficultés pour obtenir certains documents et faire valoir ses droits dans le cadre des dispositifs liés aux attentats.

Avec l’aide de Lambda Legal, il a engagé des démarches auprès d’American Airlines et du September 11th Victim Compensation Fund. En septembre 2003, il a également témoigné devant une sous-commission du Sénat américain. Il y a raconté les onze années passées avec Jeff et les obstacles auxquels il avait été confronté après sa mort.

Un combat qui dépassait le cas de Jeff

La situation de Keith n’était pas unique. Plusieurs partenaires de même sexe de personnes tuées dans les attentats ont rencontré des difficultés comparables. L’historienne Joanne Meyerowitz a notamment recensé des cas concernant Keith Bradkowski, Sheila Hein, partenaire de Peggy Neff, ou encore Wesley Mercer. Des travaux de l’époque évoquaient une vingtaine de partenaires de même sexe susceptibles d’être concernés par les dispositifs d’indemnisation.

Le September 11th Victim Compensation Fund, créé par le Congrès pour indemniser les personnes blessées et les familles des victimes, devait déterminer qui pouvait être considéré comme un proche ayant droit à une indemnisation. Les partenaires de même sexe se trouvaient dans une situation particulièrement fragile : leurs relations n’étaient pas reconnues par le droit fédéral de la même manière que les mariages. L’administrateur du fonds les a finalement considérés dans certaines situations, aux côtés notamment des fiancés, mais leur reconnaissance est restée plus complexe que celle des conjoints mariés.

Des associations LGBTQ+ ont alors demandé que les partenaires engagés puissent être reconnus comme des membres à part entière des familles des victimes. Les débats autour de ces dossiers ont contribué à rendre visibles les conséquences très concrètes de l’absence de reconnaissance juridique des couples de même sexe.

En Californie, le combat de Keith a directement contribué à faire évoluer le droit successoral. En 2002, le gouverneur Gray Davis a signé une loi renforçant les droits des partenaires domestiques enregistrés lorsqu’un partenaire mourait sans testament. Keith Bradkowski avait contribué à porter cette réforme, qui devait bénéficier aux couples confrontés à la même situation à l’avenir.

L’évolution du droit américain s’est ensuite poursuivie jusqu’à la reconnaissance du mariage entre personnes de même sexe dans l’ensemble des États-Unis en 2015.

Une mémoire qui inclut aussi les familles LGBTQ+

Le 11-Septembre a bouleversé des milliers de vies. Parmi les personnes disparues, certaines avaient un compagnon ou une compagne, des enfants, des parents et des amis qui ont dû affronter leur perte.

Pour certains partenaires de même sexe, le deuil s’est accompagné d’une difficulté supplémentaire : faire reconnaître leur place auprès de la personne disparue.

L’histoire de Jeff Collman et Keith Bradkowski montre ce que cette absence de reconnaissance pouvait signifier très concrètement. Celle de Daniel Brandhorst, Ronald Gamboa et de leur fils David rappelle, elle, que les familles homoparentales faisaient déjà partie de la société américaine en 2001, même lorsque le droit ne leur accordait pas encore une pleine égalité.

En ce 25e anniversaire, se souvenir des victimes LGBTQ+ du 11-Septembre, c’est d’abord rendre hommage à leurs vies, à leurs proches et à ce qu’elles ont laissé derrière elles. C’est aussi préserver la mémoire de familles dont l’histoire a parfois été oubliée dans le récit général des attentats.

Jeff Collman, Mark Bingham, Mychal Judge, David Charlebois, Daniel Brandhorst, Ronald Gamboa, leur fils David et les autres victimes LGBTQ+ du 11-Septembre appartiennent pleinement à cette mémoire.