Gays en Tchétchénie : « On ne voudrait pas les toucher, encore moins les torturer », s'indigne le chef de la police d'Argoun

Gays en Tchétchénie : « On ne voudrait pas les toucher, encore moins les torturer », s'indigne le chef de la police d'Argoun

Début avril, le journal russe Novaya Gazeta publiait une enquête, révélant que les autorités tchétchènes avaient lancé une grande campagne de répression, visant à purger les gays de la société. Des dizaines d'hommes auraient ainsi été torturés ou assassinés dans des entrepôts abandonnés et anciennes casernes, notamment à Tsotsi-Yurt et Argoun, en banlieue de la capitale Grozny.

En regroupant les témoignages, ils seraient plus d'une centaine. Le réseau Russian LGBT Network, organisation indépendante, en a exfiltré plusieurs. Leurs récits sont détaillés et crédibles. Mais pour le Kremlin, qui sous pression a lancé des investigations, ce ne sont toujours que des rumeurs infondées, aucune victime ne s'étant ouvertement manifestée.

Le porte-parole du président Kadyrov l'avait expliqué : « Il n'y a pas d'homosexuels dans son pays ! Et si c'était le cas, les familles s'en chargeraient », jusque dans le sang, pour ne pas entacher leur honneur. Alors « il faut cesser d'accuser les médias de manipulations tout en gobant ce qu'ils écrivent. »

Une équipe de Vice a pu se rendre sur les lieux et interroger Ayub Kataev, chef de la police et directeur de la prison d'Argoun. Volontaire pour une visite guidée, mais sous escorte d'une garnison apprêtée, « c'est là où ils disent que j'ai torturé des gens », s'indigne-t-il devant les journalistes, les premiers étrangers à accéder au camp. « S'il y avait des gays, vous pensez vraiment que nous Tchétchènes communiquerions avec des gens pareil ? Mes officiers ne voudraient même pas les toucher, encore moins les torturer ou les frapper. »

L'argument tient. Ses subordonnés acquiescent. « Personne ne leur a jamais demandé de violenter d'homosexuels dans ces locaux... » Il n'y a que de la poussière sur les sols, « pas une seule empreinte de pas et aucun barreau aux fenêtres. » Et puis, il y a des habitations, des civils qui vivent tout autour. « Comment aurions-nous pu incarcérer illégalement qui que ce soit ici ? », clame l'officier. Peut-être que les prisonniers on été déplacés ? « Je ne cache rien », insiste-t-il, « c'est à eux de prouver qu'ils sont passés par ici ! »

Un ancien détenu reconnait pourtant le bâtiment, où il a été électrocuté, et « à 200% » son geôlier, qui l'a battu « après l'avoir mis à genoux ».

Mais Kataev pense qu'on voudrait surtout « salir son nom » ou que les auteurs des calomnies tentent cette stratégie « pour demander l'asile politique, quitter le pays et obtenir une citoyenneté étrangère gratuite. »

La Conseillère tchétchène aux droits de l'Homme, Kheda Saratova, se questionne également sur l'existence d'homosexuels dans sa petite république. Elle n'en a jamais rencontré et aucun membre d'une quelconque communauté LGBT ne s'est plaint, « même oralement ». Mais « s'ils existent vraiment » et viennent la consulter, bien sûr qu'elle les aidera. Alors évidemment, « connaissant les traditions du pays, ils pourraient plus simplement se rendre à la gare, s'acheter un billet et partir sans rien dire », estime-t-elle.

En mai dernier, Human Rights Watch publiait un rapport, basé sur des entretiens directs avec des rescapés, exhortant Moscou à traduire en justice les responsables de ces violences et les gouvernements étrangers « à fournir des refuges sûrs aux victimes, qui demeurent exposées à un danger immédiat de violences physiques tant qu'elles restent en Russie. »

Depuis que l'affaire a attiré l'attention, « nous ne recevons plus de nouveaux signalements concernant les arrestations », affirme Tanya Lokshina, directrice de l'antenne russe de l'organisation. « C'est sans doute la conséquence de la forte pression exercée par la communauté internationale. Difficile toutefois d'être optimiste », regrette-t-elle. « C'est une première depuis des années que l'on annonce une enquête sur ces violations flagrantes en Tchétchénie, mais Ramzan Kadyrov s'est déjà extirpé de tellement d'abus. Même s'il semble bien cette fois que le Kremlin lui ait vraiment demandé d'arrêter. »

Terrence Katchadourian
stophomophobie.com