A Mexico, la reconnaissance du genre n’est pas conditionnée à la chirurgie ou à la modification de l’apparence physique

A Mexico, la reconnaissance du genre n’est pas conditionnée à la chirurgie ou à la modification de l’apparence physique

Un nouveau genre, un nouveau prénom, pour 12 euros seulement. Une visite au registre civil et l’acquittement des taxes administratives de 203 pesos sont les seules étapes à franchir pour changer officiellement de genre à Mexico.
Le féminin ou masculin est déterminé par la simple volonté du sujet, sans expertise médicale ni décision d’un juge, comme c’était le cas sous la législation antérieure.

La réforme adoptée par les députés locaux et entrée en vigueur début avril institue le libre choix du genre - et d’un nouveau prénom - pour toute personne majeure de nationalité mexicaine. En une dizaine de jours, la procédure est bouclée. Durant les trois premières semaines, 734 demandes ont été introduites et 681 citoyens ont déjà reçu leur acte de naissance modifié. Laura Victoria Martes, une illustratrice de 56 ans, a été l’une des premières bénéficiaires. «Maintenant, plus personne ne pourra questionner mon identité. Ni me dire : "Il te manque encore un cil en plus pour être une femme"», commente-t-elle ironiquement.

La reconnaissance officielle du genre n’est plus conditionnée à la chirurgie ou à la modification de l’apparence physique. «La loi intègre une dimension importante : certaines personnes cherchent la pleine réassignation sexuelle, alors que d’autres ne modifient pas leur corps, souligne l’avocat Jaime López Vela, qui dirige l’association Agenda LGBT. Désormais, un citoyen peut vivre pleinement son genre sans que personne ne vienne vérifier ou contester son choix.»

Expertises.

«L’identité de genre est absolument personnelle et aucune autorité ne peut interférer dans la décision, affirme Jacqueline L’Hoist, présidente de la Commission contre la discrimination, qui dépend de la mairie de Mexico. Le texte rompt avec les stéréotypes de genre. Une personne peut avoir une apparence féminine et opter pour une identité masculine.» Sous le système précédent, moins de 200 personnes s’étaient vues autoriser le changement de genre par la justice. Les expertises médicales et les formalités administratives rendaient le processus long et coûteux. Au contraire de la réforme votée en Argentine en 2012, la première à autoriser le libre choix du genre, la loi de Mexico ne contraint pas à l’irréversibilité de la décision. Un citoyen peut changer de genre autant de fois qu’il le souhaite. Et si la catégorie «transgenre» n’est pas admise formellement, c’est pour ne pas renvoyer le citoyen dans un cul-de-sac administratif qui l’empêcherait, par exemple, d’obtenir un passeport.

A la sortie des bureaux du registre civil, dans le centre de Mexico, le soulagement prédomine. «Fini les questions, fini les jugements extérieurs», soupire Ferlaa Estrada, une esthéticienne venue de Pachuca, petite ville au nord de Mexico. Alors que ses reins ne supportent pas les traitements hormonaux qui lui permettraient d’accentuer sa féminité physique, elle prétend avoir, grâce à cette nouvelle loi, «atteint la concordance». «Avant, c’était comme si la société me rappelait constamment que je n’étais pas ce que j’étais censée être. C’était une liberté rabotée. Mais je ne me leurre pas : on ne va pas cesser de nous discriminer simplement parce que nous avons de nouveaux papiers.»

«Vulnérabilité». Dans le monde du travail, les documents d’identité modifiés accordent une nouvelle sécurité aux personnes transgenres. «Le fait d’avoir une identité ne coïncidant pas avec mon apparence a toujours été un obstacle, témoigne Laura Victoria Martes. Tu ne peux pas mettre ton travail en avant car tu dois d’abord commencer par donner des explications sur toi, et cela te place dans une situation de vulnérabilité.» Bryan, ingénieur de 25 ans, affirme ne pas trouver d’emploi du fait d’être né Cynthia : «Maintenant que j’ai les papiers en règle, je n’aurai plus à expliquer qui je suis.»

La réforme est passée avec le vote de la droite, sans la moindre résistance de la part des secteurs conservateurs. «L’Eglise a réagi dans le sens où elle n’a pas réagi du tout. C’est positif», remarque Jacqueline L’Hoist. La réforme n’a pas suscité la moindre polémique dans une ville où les habitants disent d’eux-mêmes qu’ils «ne se surprennent plus de rien». En 2009 déjà, l’approbation du mariage homosexuel, assorti du droit à l’adoption, n’avait pas provoqué de grandes manifestations, alors que les marches et protestations diverses paralysent tous les jours la grande avenue Reforma.

Emmanuelle STEELS