« Les Éléphants dans la brume » : une histoire de femmes trans, de famille choisie et de liberté

Récompensé du Prix du Jury à Cannes dans la section Un Certain Regard, « Les Éléphants dans la brume » d’Abinash Bikram Shah plonge au cœur d’une communauté kinnar au Népal. Entre disparition, amour, solidarité et quête de liberté, le premier long métrage du réalisateur porte un regard singulier sur des femmes trans trop souvent réduites à leur marginalité. Le film sortira dans les cinémas français le 23 septembre 2026.

Dans un village népalais niché au cœur d’une forêt peuplée d’éléphants sauvages, vit une communauté kinnar, à la fois respectée et crainte pour ses pouvoirs de bénédiction et de malédiction. Pirati en est l’une des figures centrales. Elle est une « mère » pour les autres membres de la communauté, avec lesquelles elle a construit des liens familiaux qui ne reposent pas sur le sang, mais sur l’entraide, la protection et l’affection.

La présence des éléphants rythme le quotidien du village. Chaque nuit, les habitants organisent des patrouilles pour protéger leurs maisons et leurs cultures. La communauté kinnar participe elle aussi à ces rondes.

Mais lorsqu’une des « filles » de Pirati disparaît au cours d’une patrouille, elle décide de mener elle-même les recherches. Face à l’indifférence des autorités, son enquête fait progressivement surgir les tensions qui traversent la communauté et met à l’épreuve les liens qu’elle a construits.

Pirati doit également affronter ses propres aspirations. Elle rêve de quitter la communauté avec l’homme qu’elle aime. Son désir d’une autre vie entre alors en contradiction avec les responsabilités qu’elle assume auprès de celles qu’elle considère comme sa famille.

Une famille que l’on choisit

Le terme kinnar renvoie à une communauté de personnes de troisième genre présente notamment au Népal et en Inde. Les réalités et les identités qui s’y rattachent sont diverses et ne se superposent pas exactement aux catégories occidentales de l’identité de genre.

Dans le film, cette communauté constitue un espace de solidarité et d’appartenance. Les relations entre « mères » et « filles » sont au cœur de son fonctionnement. Elles ne sont pas fondées sur la filiation biologique, mais sur une forme de parenté choisie, construite autour du besoin de protection, de l’attention portée aux autres et d’un amour partagé.

Cette notion de famille choisie est au cœur du projet d’Abinash Bikram Shah. Le réalisateur raconte avoir découvert les communautés kinnar pendant les confinements liés à la pandémie de Covid-19, en regardant des vidéos publiées sur les réseaux sociaux. Il a ensuite cherché à rencontrer des membres de ces communautés, à écouter leurs histoires et à partager leur quotidien afin de construire son récit.

Son ambition était de ne pas enfermer ses personnages dans une représentation de la souffrance ou de la discrimination. Pirati et les autres femmes du film ont leurs propres désirs, leurs contradictions, leurs conflits et leurs histoires d’amour.

Une disparition, mais surtout une question de visibilité

La disparition d’Apsara donne au film la structure d’un récit à suspense. Mais l’enquête de Pirati permet surtout de faire apparaître les fragilités d’une communauté vivant à la marge du reste de la société.

Le réalisateur s’intéresse à ce qui se produit lorsque des personnes déjà marginalisées deviennent invisibles aux yeux des institutions. La disparition d’une femme kinnar ne constitue pas seulement un événement dramatique : elle pose la question de la valeur accordée à certaines vies et de la place laissée à celles et ceux qui ne correspondent pas aux normes sociales dominantes.

Pour autant, le film ne se limite pas à cette dimension politique. Il raconte aussi le désir de Pirati de vivre avec l’homme qu’elle aime et son hésitation entre cette aspiration personnelle et la responsabilité qu’elle ressent envers sa communauté.

Cette tension entre liberté individuelle et solidarité collective constitue l’un des ressorts essentiels du récit.

Les éléphants comme miroir de la communauté

Les éléphants ne sont pas seulement un élément spectaculaire du film. Leur présence est intimement liée à son propos.

Dans un entretien, Abinash Bikram Shah explique qu’une femme de la communauté lui avait raconté la célèbre histoire des aveugles et de l’éléphant : chacun ne touche qu’une partie de l’animal et croit pourtant en connaître l’ensemble. Pour le réalisateur, cette image fait écho au regard porté par la société sur les personnes kinnar et transgenres, souvent réduites à une seule dimension de leur identité.

Le film cherche au contraire à montrer des personnes dans leur totalité : leurs relations, leurs responsabilités, leurs désirs, leurs croyances et leurs contradictions.

Le parallèle se poursuit également dans la manière dont Shah observe les deux communautés. Les éléphants comme les femmes kinnar évoluent dans des structures fortement matriarcales et sont confrontés à la disparition de leurs espaces de vie et à la fragilité de leur appartenance à un territoire.

Donner une place aux personnes concernées

Cette volonté de dépasser les représentations stéréotypées se retrouve dans le choix du casting. Pushpa Thing Lama, qui interprète Pirati, est engagée pour les droits des personnes LGBTIQA+ au Népal.

Le réalisateur a travaillé pendant plusieurs années au contact de membres de la communauté afin de mieux comprendre leurs expériences et de construire ses personnages à partir de leurs récits. Il explique avoir voulu éviter de projeter sur elles un regard extérieur et de leur donner une place réelle dans la construction du film.

Le projet est également né d’une réflexion sur les violences et les discriminations auxquelles les personnes trans peuvent être confrontées au Népal. Mais Shah refuse de réduire son récit à ces seules violences. Son ambition est de montrer des personnes qui existent dans toute leur complexité, avec leurs aspirations et leur capacité à aimer, à choisir et à construire leur propre famille.

Une première historique pour le cinéma népalais à Cannes

« Les Éléphants dans la brume » est le premier long métrage népalais sélectionné au Festival de Cannes. Abinash Bikram Shah avait déjà été remarqué en 2022 avec son court métrage Lori, qui avait reçu une mention spéciale à Cannes.

Présenté en mai 2026 dans la section Un Certain Regard, le film y a remporté le Prix du Jury. Il constitue le premier long métrage du réalisateur, qui avait déjà développé son projet à travers plusieurs résidences et programmes internationaux.

Le film est une coproduction entre le Népal, la France, l’Allemagne, le Brésil et la Norvège. D’une durée de 103 minutes, il est tourné en népalais et sera distribué en France par Arizona Distribution, en coproduction de distribution avec Les Valseurs. Il sortira en salles le 23 septembre 2026.

STOP homophobie est partenaire de la sortie française du film

À travers Pirati et les femmes qui l’entourent, « Les Éléphants dans la brume » offre ainsi un regard rare sur une communauté encore largement méconnue du public français. Un film sur les personnes trans, mais aussi sur l’amour, la famille que l’on choisit, la solidarité et le droit de chercher sa propre place.

En donnant à voir des femmes qui ne sont jamais réduites à leur identité de genre, Abinash Bikram Shah pose finalement une question simple : que signifie réellement voir quelqu’un dans toute son humanité ?