Exclusion des homosexuels du don du sang : Des discussions en Suisse pour assouplir une pratique jugée trop restrictive

Exclusion des homosexuels du don du sang : Des discussions en Suisse pour assouplir une pratique jugée trop restrictive

Interview de Thierry Delessert, historien, spécialiste de la question

Pourquoi la Suisse n’autorise-t-elle pas les homosexuels à donner leur sang alors que la plupart des pays européens ont franchi le pas?

Pour comprendre la situation actuelle, il faut s’intéresser à la construction historique de cette interdiction en Suisse. Au début des années 1980, l’alerte sanitaire concernant le sida est lancée, et le don du sang est interdit aux homosexuels. Mais les gays ne s’opposent pas à cette mesure. Au contraire: la plupart se sont exclus volontairement, par souci de prévention.

La Suisse est donc un cas particulier ?

En effet, cette volonté de garantir la sécurité de tous est encore ancrée aujourd’hui dans les mentalités de la communauté gay. En France, c’est l’inverse. Le ministre de la Santé a mis en place la loi sans inclure les homosexuels dans le processus de décision. Ils ont réagi en devenant extrêmement militants à l’encontre du système de santé. Cette opposition a joué un rôle dans l’ouverture du don du sang en novembre dernier. Alors qu’en Suisse les restrictions subsistent, car la problématique du don du sang a été construite conjointement par la communauté gay et les organismes de santé publique. D’ailleurs, c’est un collectif de médecins homosexuels qui est à l’origine de l’Aide suisse contre le sida (ASS), collectif qui était soutenu par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP).

Pourtant, il y a des associations en Suisse qui militent activement pour ouvrir ce droit aux homosexuels, comme Pink Cross… Oui, mais c’est seulement depuis trois ou quatre ans que ces associations s’organisent concrètement en Suisse sur ce thème. Ces militants homosexuels sont surtout ceux de la nouvelle génération. Ceux qui n’ont pas connu l’hécatombe du sida. Ils ont une vision du couple plus stable et ont moins de pratiques à risque. Ils ne se sentent pas concernés par le sida car le dépistage s’est démocratisé. Pour eux, cette exclusion n’est pas préventive mais discriminatoire envers les homosexuels: ne pas pouvoir donner son sang revient à ne pas être un citoyen à part entière.

En somme, il y a un fossé entre les générations homosexuelles des années sida et celles d’aujourd’hui.

Tout à fait, et c’est ce qui crée une relative tension en Suisse. Tension entre les personnes qui ont grandi dans le principe d’auto-exclusion et qui campent sur cette position par habitude, et celles de la nouvelle génération qui se sentent discriminées. Tous les homosexuels ne se rangent pas comme un seul homme derrière Pink Cross.

LeMatin.ch
Propos recueillis par Lila Érard.