Droits des homosexuels en Lituanie : “ Un pas en avant, deux en arrière ”

Droits des homosexuels en Lituanie : “  Un pas en avant, deux en arrière ”

La lutte contre l’homophobie en Lituanie a encore un long chemin à faire. La politique, les médias ainsi que l’Église font obstacle à l’acceptation sociale. Et l’UE ne semble pas être en mesure de changer la donne.

Vilnius, un jean à zip anal: c’est d’un air tout fière que le parlementaire lituanien Petras Gražulis me le montre dans son bureau du Seimas, le parlement lituanien. Gražulis, 55 ans et dirigeant du parti droite-populiste Ordre et Justice, l’a fait fabriquer spécialement pour exprimer son dégoût d’homosexuels.

Le 12 novembre, il était venu en personne pour offrir un exemplaire à l’association des gays à Vilnius. “Je vais le faire breveter, je vais en vendre plein”, m’assure-t-il, et il entame un long discours sur comment ‘guérir’ l’homosexualité – “une malédiction venue de l’UE”, appuyé par des citations de la bible.

Vladimir Simonko, président de l’association lituanienne des gays, a trouvé une autre destination pour son exemplaire. Le lendemain, il me raconte dans les locaux de son association qu’il a commencé une vente aux enchères ludique pour le jean, qui court jusqu’au 10 décembre, Jour des Droits de l’Homme.

Le plus offrant aura un prix et les recettes seront dépensées à la lutte pour les droits des homosexuels. L’initiative de Gražulis n’aurait été qu’une blague de mauvais goût si elle n’en disait pas long sur la situation des droits des homosexuels en Lituanie, qui compte 3,5 âmes. Dans un autre pays européen, Gražulis aurait peut-être été poursuivi pour outrage ou diffamation, mais en Lituanie il ne récolte quasiment que des approbations. “Tout le monde a entendu parler de son acte, mais aucun homme politique ne l’a condamné”, regrette Simonko. Pire encore: on l’a apprécié. Gražulis est “un des hommes politiques les plus populaires”, selon Simonko, “et c’est grâce à ses propos anti-gays”.

35% des Lituaniens sont contre des députés homosexuels

Plusieurs études montrent l’attitude négative vis-à-vis des homosexuels en Lituanie. Seulement 52% des Lituaniens sont en faveur de l’égalité des chances sur le marché du travail, d’après une enquête de l’ombudsman. 42% des personnes interrogées auraient peur si leur enfant avait un enseignant homosexuel, et 35% estiment que les homosexuels ne devraient pas occuper un siège au parlement. Seulement 26% est en faveur d’un mariage pour personnes du même sexe. L’association des gays considère ce dernier chiffre pourtant comme “un pourcentage considérable”. Une étude de l’Agence européennes des Droits Fondamentaux à Vienne montre que 61 % des personnes ‘LGBTI’ (lesbienne, gay, bisexuel, transsexuel ou intersexuel) en Lituanie sont discriminées ou harcelées.Il s’agit du taux le plus élevé de l’Union européenne.

Cette attitude négative se reflète en politique. Pas moins que cinq propositions de loi sont en cours d’étude pour les derniers mois de cette année, qui peuvent être qualifiées d’homophobes ou anti-transsexuels: une interdiction de changement de sexe, une interdiction d’adoption par des couples homosexuels, la pénalisation du ‘dénigrement public des valeurs éthiques constitutionnelles’ (à savoir: le mariage entre homme et femme), la suppression d’outrage d’homosexuels du Code Pénal, et la couverture de frais de manifestations publiques (à savoir: les gay prides) par les organisateurs de celles-ci.

Le Conseil de l’Europe a condamné ces initiatives législatives et estime que “dans un parlement qui respecte les principes de la démocratie et des droits de l’homme, celles-ci n’ont pas lieu d’être”. Qu’en est-il de ces propositions? Tomas Raskevičius, coordinateur de projet au sein de la LGL, raconte que le 12 septembre, le parlement a adopté la proposition de supprimer l’outrage vis-à-vis d’homosexuels du code pénal. En revanche, le 13 novembre le gouvernement a exprimé sa désapprobation, ce qui représente une victoire pour la communauté homosexuelle. Le 26 novembre, le parlement a également voté la pénalisation du “dénigrement public de valeurs éthiques constitutionnelles” (un projet de loi visant le Baltic Pride), elle est actuellement entre les mains d’une commission juridique du parlement. Le gouvernement a aussi exprimé le 13 novembre son désaccord avec la proposition d’interdiction le changement de sexe, mais le parlement n’a pas encore voté. Les autres propositions sont en cours de traitement, selon Tomas. Un jour, le pacs verra-t-il le jour?

En octobre, le ministre de la Justice, le social-démocrate, Juozas Bernatonis, avait fait une proposition[9] pour un partenariat civil, mais celui-ci sera réservé aux couples constitués d’un homme et d’une femme. De plus, plusieurs tentatives ont été faites pour inscrire dans la Constitution que le mariage soit réservé à l’homme et la femme, comme en Croatie, afin de fermer la porte à l’ouverture du mariage aux couples homosexuels. Depuis 2010, il existe aussi une interdiction de faire “la propagande en faveur des relations homosexuelles, bisexuelles ou polygames” à travers un amendement à la loi sur la protection des mineurs, afin d’éviter des images représentant des couples non-traditionnels dans, par exemple, les médias et les manuels d’école.

Le Parlement européen avait voté une résolution contre la loi, mais sans résultat. Il y a quelques mois, la télévision publique a refusé la diffusion d’un spot d’information sur la Baltic Pride. La seule possibilité de le diffuser, c’était après 23h et avec le logo ‘contenu pour adultes’. Une seule chaîne privée a accepté de le diffuser dans la journée. Le film Brokeback Mountain a connu le même sort, et certains passages ‘compromettants’ étaient coupés. “Ici ,c’est comme en Russie”, dit Simonko, en faisant référence à la loi interdisant la “propagande de l’homosexualité” en Russie. Dans ce cadre, un militant de droits de l’homme a récemment été condamné.

Nos politiciens sont notre problème majeur

Le Baltic Pride de juillet était cependant un succès, à quelques incidents près, et malgré des tentatives ratées de la part du maire d’écarter la manifestation du centre-ville. “J’ai l’impression que la société commence à accepter l’homosexualité, mais la politique ne va pas dans le même sens”, dit Simonko. “Depuis le Baltic Pride [le 27 juillet 2013] nous avons pris conscience du pouvoir que nous pouvons avoir comme communauté. De plus, c’était une manifestation très joyeuse, pour tous les Lituaniens. Pour nous, c’était vraiment une victoire”, avec quelque 1 000 participants et 1 000 spectateurs, dont la parlementaire européenne Sophie in ’t Veld.

Par ailleurs, Petras Gražulis avait été arrêté et amené au commissariat pour perturbation de l’ordre public. Mais grâce à un vote du Seimas en octobre, il garde son immunité parlementaire et ne sera pas poursuivi. “J’ai le sentiment qu’à chaque fois, on fait un pas en avant et ensuite deux en arrière”, dit Simonko. “Au fait, ce sont nos politiciens qui sont notre plus grand problème. Ils sont convaincus que la grande majorité de la population est homophobe, et donc ils se comportent en fonction. Ou bien ils n’osent pas se manifester en faveur des homosexuels par peur de perdre des voix”. La plupart considèrent l’homosexualité comme une maladie ou une perversion qu’il faut combattre, selon une enquête parmi des députés. Les partis social-démocrate et libéral comptent quelques membres en faveur des droits d’homosexuels, mais “on peut les compter sur les doigts d’une seule main”. Mis à part le parti libéral (opposition), aucun parti ne plaide pour un pacs destiné aux personnes du même sexe. De plus, la Lituanie a un gouvernement de large coalition mené par le Premier ministre Algirdas Butkevičius – Ordre & Justice, Parti social-démocrate, le Parti Travailliste et le Parti de la minorité polonaise – “donc les droits d’homosexuels, on peut faire une croix dessus”, constate Simonko.

Une bataille très dure

Pourtant, les sociaux-démocrates comptent une grande militante de droits de l’homme dans leurs rangs: Marija Pavilionienė, 69 ans, professeur, féministe et militante. Au sein de son parti elle ne compte que quatre à cinq membres qui partagent son point de vue. Le jean de Gražulis la dégoûte: “Lui et plein d’autres homophobes sont obsédés par la sexualité. Mais il ne s’agit pas de sexe, il s’agit de droits de l’homme!” Nombreux sont les sociaux-démocrates qui ne la suivent pas. “Je sens la pression tout le temps” pour abandonner ses idées progressistes, “qui leur coûteraient des voix”, raconte-t-elle dans un café dans le centre-ville de Vilnius.

La moindre proposition pour mettre en place un programme d’éducation sexuelle dans les écoles est considérée comme une tentative de “faire de la propagande de l’homosexualité”. La lutte pour les droits des homosexuels “est vraiment une bataille très dure”, déplore-t-elle. “J’ai insisté auprès de notre ministre de la Justice de faire une proposition pour un pacs”, dit Pavilionienė.

Il me l’a promis, mais j’attends toujours. La proposition est là, il n’a qu’à la sortir du tiroir! Mais il a peur, il craint que cela va lui coûter. Même la présidente, Grybauskaitė dit que le temps du pacs n’est pas encore venu. Elle n’ose pas. Si seulement elle disait en public que ‘plusieurs formes de vie de famille sont imaginables’, cela avancerait beaucoup les choses. Des propos de ce type auraient beaucoup d’effet”. Par ailleurs, des rumeurs courent selon lesquels Grybauskaitė, qui est soutenue par les conservateurs, est lesbienne elle-même. Un manque de dirigeants charismatiques “Je déteste Gražulis pour son homophobie, mais je dois admettre que je l’envie un peu pour son charisme. Son dynamisme devrait être un exemple pour les hommes et femmes politiques. Il est très passionné et on le voit partout”, constate Simonko.

Ce qu’il faudrait au mouvement des droits pour homosexuels en Lituanie, ce sont un plus grand nombre de politiciens comme Gražulis et Pavilionienė, dit-il.. Après le Baltic Pride il envisage lui-même de faire de la politique. “Cela fait 20 ans que je suis militant, donc pourquoi pas? Peut-être je suis prêt à faire le saut.” Un seul homme politique lituanien a fait son coming-out: Rokas Žilinskas, ancien journaliste et présentateur du journal télévisé de 41 ans, et actuellement député du parti conservateur Union Patriotique. “Son parti l’utilise pour faire reculer les droits des homosexuels”, pense Simonko. “Il s’était opposé au Baltic Pride! Il croit aux protestations silencieuses et pense que l’homophobie se résoudra d’elle-même. Il m’a même proposé de dissoudre notre association… ”.

Influence de l’Église

Dans un pays où 80% se dit catholique, l’influence de l’Église est considérable. “L’année dernière, l’Église a appelé les facultés de médecine à deux reprises d’arrêter l’enseignement de la FIV et de l’avortement”, selon Pavilionienė. De plus, des représentants de l’église se retrouvent régulièrement sur les tribunes du parlement pour se mêler dans les discussion éthiques. “Lors des élections de 2008 certaines églises avaient collé des affiches sur leurs murs avec une liste noire d’hommes et de femmes politiques pour lesquels il ne faudrait pas voter. Mon nom figurait bien sûr sur la liste”, dit Pavilionienė. “C’est complètement illégal. C’est un pays avec séparation de l’État et de l’Église! ”. Les médias anti-gays Force est de constater que les médias ne font pas avancer les choses. Quasiment tous les journaux en Lituanie sont ouvertement anti-gays et couvrent le sujet sur d’un ton de tabloïd. “Ils raillent l’homosexualité et emploient un ton vulgaire”, raconte Pavilionienė. “Cela leur permet d’attirer des lecteurs”.

Le jean de Gražulis a été apprécié par les médias. Seul le site d’information Delfi a condamné son geste. “La rédaction compte deux journalistes ouvertement homosexuels, ces gars-là ont beaucoup de courage”. “La Lituanie est proche de la Russie, il ne faut pas l’oublier”, dit Simonko. “En Russie il existe une véritable hystérie par rapport à l’homosexualité. En Lituanie nous captons beaucoup de chaînes russophones, c’est une langue habituelle ici. Du coup, on entend très peu de voix positives”, déplore-t-il.

Principe de non-discrimination

Que peut faire l’Europe, pour la Lituanie, pays membre de l’UE depuis 2004? Le principe de non-discrimination est un élément important de la législation européenne. Le Traité européen ainsi que la Charte des Droits Fondamentaux de l’Union européenne rejettent la discrimination pour des raisons d’orientation sexuelle. Malgré de la pression de la part de l’UE, les droits des homosexuels ne semblent pas aller dans le bon sens.

Dans ce contexte, le militant Juris Lavrikovs estime que l’UE est “aveugle” face à l’homophobie en Lituanie. Dans une tribune dans EUobserver il déplore que l’UE ne dispose ni des instruments légaux pour appeler les pays concernés à l’ordre, ni d’une stratégie pour les États membres, tandis qu’une stratégie de ce type existe bel et bien pour des pays tiers. Simonko le regrette aussi: “J’ai eu un entretien avec Viviane Reding [la Commissaire européenne à la Justice et à la Citoyenneté] il y a deux ans. Elle m’avait promis de suivre de près la situation en Lituanie, mais elle ne prend pas d’action”. En amont du sommet européen pour le Partenariat Oriental, tenu fin novembre à Vilnius, la Lituanie a, en tant que président de l’UE, exercé de la pression sur l’Ukraine afin de combattre la discrimination des homosexuels ukrainiens.

Pourtant, la situation en Lituanie n’est guère meilleure. L’attitude de la Lituanie est “hypocrite” C’est seulement en octobre 2013 que le gouvernement a renoncé sa résistance contre la directive anti-discrimination de l’UE qui date de 2008 et qui complémente la législation déjà en place. Ces trois dernières années, la Lituanie s’y était opposée, mais compte tenu de sa présidence de l’UE, le pays pouvait difficilement maintenir cette position. Les propos de Eglė Čaplinskienė, chef du département Egalité des Chances au sein du ministère des Affaires Sociales et du Travail, montrent le côté pragmatique de cette position: « Au fait, nous nous y opposons plus. Notre point de vue est neutre: nous sommes ni en faveur, ni contre. C’est le plus pratique étant donné la présidence de l’UE. C’est de l’hypocrisie”, estime Simonko.

Et Gražulis, il en pense quoi? A son avis, la Lituanie ferait mieux de quitter l’UE. Pour lui, l’UE est la source du mal: c’est elle qui “nous dicte l’homosexualité” et qui “vole les âmes de nos gens” en transformant l’homosexualité en “quelque chose de tendance”. Mais cela changera, pense-t-il: “l’UE finira par s’effondrer à cause de cela, c’est juste une question de temps”.

Judith Sinnige est redacteur néerlandais à Presseurop.eu
http://alest.blogs.courrierinternational.com/archive/2013/12/10/droits-des-homosexuels-en-lituanie-un-pas-en-avant-deux-en-a-49433.html