VIDEO : SDF et persécutés, en Jamaïque, les homosexuels sombrent souvent dans le désespoir

Rejetés par leur famille, mis au ban de la société, objets de nombreux fantasmes et autres préjugés… En Jamaïque, les homosexuels sombrent souvent dans le désespoir et la clochardisation.

À Kingston, la capitale, ils errent dans les rues, hagards, ou se réfugient dans les égouts. Défenseur de la cause gay et pasteur de son état, notre Observateur raconte le calvaire enduré par cette communauté de sans-abris.

En août dernier, Dwayne Jones, 16 ans, a fait les gros titres de la presse locale. Ce jeune homme a été criblé de balles et coups de couteau lors d’une soirée à Montego Bay, dans le nord-ouest de l’île, pour avoir eu le malheur de s’être déguisé en fille. Dwayne Jones symbolise cette haine viscérale à l’endroit des homosexuels et transgenres qui est en partie alimentée par la classe politique jamaïcaine. En 2008, l’ancien premier ministre Bruce Golding avait notamment déclaré que jamais un homosexuel ne deviendrait ministre dans son gouvernement. Un discours haineux que l’on retrouve chez certains chanteurs locaux, comme la star du dancehall Beenie Man, qui a appellé à tuer les gays dans son tube Bad Man Chi Chi Man (« sale tantouze » en français) et qui est enfin largement véhiculé par de nombreux religieux et particulièrement par certains mouvements évangéliques.

En 2006, le magazine « Time » avait qualifié la Jamaïque de « lieu le plus homophobe sur terre ». En 2012, dans un sondage, 46 % des Jamaïcains ont exprimé leur « répulsion » face à l’homosexualité. Seuls 5,6 % disaient leur « acceptation » des personnes se déclarant gays.

En tout, quatre lois punissent les relations sexuelles entre hommes. « Quiconque est jugé coupable du crime abominable qu’est la sodomie risque une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à dix ans », stipule l’article 76 de la loi sur les infractions contre les personnes, plus connue sous le nom de « loi anti-sodomie ». Les lesbiennes sont aussi victimes de discrimination dans la société mais les relations sexuelles entre femmes ne font l’objet d’aucun texte de loi spécifique.
« Dans un pays marqué par l’esclavage et le racisme, il est choquant que tant de Jamaïcains restent passifs face aux souffrances des citoyens LGBT »

Sean Major Campbell est prêtre anglican au diocèse de la Jamaïque et des Îles Caïmans. Depuis de nombreuses années, il vient en aide aux personnes atteintes du VIH et, plus récemment, s’intéresse au sort des homosexuels et transgenres ostracisés par la société jamaïcaine.

La situation des sans-abris LGBT me préoccupe. À Kingston, ils sont très nombreux [un article publié en 2011 sur le site Focus Rights estimait que 40 % des sans-abris en Jamaïque étaient LGBT, NDLR.] Dans la capitale, mais aussi dans d’autres villes comme Montego Bay, beaucoup vivent dans les égouts, certains sont encore adolescents. Ils forment une véritable communauté. Quand on vit dans les égouts, le danger est partout. Les pluies intenses provoquent parfois des crues dangereuses pour eux et il arrive que des passants les caillassent. Il y aussi des frictions avec d’autres SDF qui souhaitent occuper les lieux.

Hier soir, un ami de Dwayne Jones, le jeune transgenre assassiné l’an dernier, était interviewé à la télévision. Il a révélé que c’était sa nounou qui avait découvert qu’il était gay et qui l’a répété à ses parents, lesquels lui ont immédiatement signifié qu’il ne pouvait plus vivre à la maison. Son destin est particulièrement funeste puisqu’il a fini par être tué. Aujourd’hui, ce jeune est un symbole pour les défenseurs de la cause LGBT. Son parcours résume ce que beaucoup d’autres jeunes vivent actuellement en Jamaïque : exclusion du foyer familial, perte de l’emploi pour ceux qui sont en âge de travailler… Bref, une vraie descente aux enfers qui mène à la clochardisation, la prostitution, la toxicomanie, le Sida… Le fait d’être SDF et LGBT les rend particulièrement vulnérables. On ne compte plus les violations des droits de l’Homme à leur égard [ils sont aussi sont régulièrement victimes de violences policières, NDLR].

Le gouvernement jamaïcain fait des efforts pour leur venir en aide mais c’est insuffisant. [Pendant la campagne électorale de 2011, Portia Simpson Miller (Parti national du peuple) avait déclaré que nul ne devait être victime de discrimination en raison de son orientation sexuelle. Pourtant, une fois au pouvoir, la chef du gouvernement n’a rien fait pour abroger les lois discriminatoires en vigueur, pointe Amnesty International dans un rapport publié en 2013, NDLR.] La situation économique du pays est désastreuse, et le gouvernement estime qu’il y a d’autres priorités.
À travers leur discours, la classe politique et les autorités religieuses encouragent la stigmatisation et la discrimination. L’église jamaïcaine devrait être plus à l’écoute des personnes LGBT, créer des espaces de dialogues sur la sexualité humaine. Au lieu de cela, elle contribue à créer une société plus polarisée.

Compte tenu de l’histoire des Caraïbes qui a été marquée par le fléau de l’esclavage et du racisme, il est choquant que tant de Jamaïcains, les chrétiens en particulier [même si dans l’église de nombreux leaders partagent mon combat], restent passifs, voire fautifs, face aux souffrances des citoyens LGBT. Dieu est du côté des opprimés. J’ai donc choisi d’être de leur côté.
J-FLAG (Jamaica Forum of Lesbians, All-Sexuals and Gays), la plus ancienne association de défense des LGBT (lesbiens/gays/bisexuels/transgenre) du pays, a comptabilisé 231 actes de discrimination et de violence survenus entre 2009 et 2012.

Billet rédigé avec la collaboration de Grégoire Remund (@gregoireremund), journaliste à FRANCE 24
http://observers.france24.com/fr/content/20140724-jamaique-gays-lgbt-homophobie-sans-abri-clochard-kingston-violence-persecution