Liban : Des détenus « pour homosexualité » libérés par le tribunal mais toujours en prison

Liban : Des détenus « pour homosexualité » libérés par le tribunal mais toujours en prison

L'affaire des 27 détenus du hammam de Verdun, arrêtés et jugés il y a 15 jours selon l'article 534 du code pénal, qui punit les relations « contre nature », semble loin d'être close.

Accusés de « pédérastie » en dépit du fait qu'ils n'ont pas du tout été interpellés en « flagrant délit », les 27 hommes, parmi lesquels 24 avaient avoué être homosexuels après que la police de Hobeiche ait fouillé le contenu de leurs téléphones portables, ont tous obtenu d'être libérés sous caution. La juge Émilie Mirna Kallas a en effet décidé la semaine dernière une remise en liberté collective avec paiement d'une caution individuelle de 100 000 livres libanaises, après leur comparution devant le tribunal.

L'ONG Helem s'est alors chargée de payer le montant nécessaire pour assurer la sortie des détenus de la prison de Zahlé, où la majorité d'entre eux avaient été transférés. Mais, surprise ! Jusqu'à hier matin, une douzaine de détenus étaient encore en prison à Zahlé, malgré la décision du juge et le paiement de la caution.

« Ce sont les détenus de nationalité étrangère, des Syriens qui sont les employés du hammam et un client de nationalité irakienne, a expliqué hier Ahmad Saleh, de l'ONG Helem à L'Orient-Le Jour. Semble-t-il, les non-Libanais doivent passer par la Sûreté générale pour qu'on vérifie leurs papiers, une procédure qui devrait se faire en quelques heures. Mais onze jours après le paiement de la caution, ils n'ont toujours pas été transférés aux bureaux de la SG alors que leurs papiers sont en règle. Il paraît qu'un seul détenu est récemment sorti et que certains d'entre eux ont été transférés à la SG seulement hier, au bout de onze jours, alors que le restant des prisonniers est toujours à Zahlé. Tout cela est d'une lenteur exceptionnelle, a ajouté Ahmad. Peut-être parce qu'on fait payer aux prisonniers le prix de la chambre qu'ils occupent au quotidien... »

Quand l'avancée takfiriste ne facilite pas les choses...
Dans un article publié il y a quelques jours, l'Agenda juridique a condamné cette « détention abusive ». L'Agenda a sur ce plan affirmé que la SG a recours au décret législatif 139, daté du 12/6/1959, et qui concerne « la surveillance des étrangers au Liban », pour atermoyer dans cette affaire. « Le tribunal près la Cour de cassation a illégalement interprété cette loi en décidant que tout détenu non libanais doit passer par la SG avant d'être libéré », souligne le texte qui affirme que « la SG fait patienter ces détenus des jours et des mois avant de revoir leurs papiers et même de les interroger à nouveau ». L'Agenda met en garde contre une éventuelle expatriation des détenus en Syrie et en Irak, où leur étiquette d'« homosexuels » pourrait mettre leur vie en danger. L'avancée takfiriste en Syrie et en Irak, par ailleurs, ne devrait pas faciliter les choses.
Sur un autre plan, il semblerait que les dérapages de la police se multiplient. Selon une source proche des détenus, la police aurait rasé les sourcils et les cheveux des prisonniers de Zahlé et les auraient battus, même si l'ONG Helem a confié à L'Orient-Le Jour que le traitement des détenus au poste de police de Hobeiche aux premiers jours de détention n'était pas si mauvais. L'association, qui s'occupe des droits de la communauté LGBT, a aussi affirmé que les prisonniers non libanais risquent d'être abusés, violés ou frappés par d'autres détenus à Zahlé.
« On ne sait vraiment pas pourquoi tout ce retard dans la remise en liberté des prisonniers », a pour sa part déclaré Ghinwa Samhat, directrice exécutive au sein de l'ONG Helem. « On nous dit qu'il s'agit d'affaires logistiques, mais nous ne pouvons pas nous en assurer », précise-t-elle.

Panique sur les réseaux sociaux
Dénonçant cet atermoiement abusif, la responsable au sein de l'ONG a par ailleurs confié à L'Orient-Le Jour, loin de l'affaire du hammam, que « des policiers au poste de Hobeiche ont eu récemment recours aux messages WhatsApp pour poursuivre les homosexuels ». « Alors qu'une personne subissait un interrogatoire à Hobeiche pour une toute autre raison, les policiers ont demandé de fouiller son téléphone portable et y ont découvert des messages révélateurs d'actes sexuels avec d'autres hommes, indique-t-elle. Deux d'entre eux ont été contactés par la police de Hobeiche qui a requis leur présence au poste de police », raconte Ghinwa Samhat, qui estime que « cela est une atteinte à la vie privée ». La loi 534 condamnant uniquement l'acte contre nature et non pas l'orientation sexuelle, la responsable a indiqué que ces messages, s'ils sont très explicites, peuvent être utilisés pour inculper une personne homosexuelle. « Les personnes qui se retrouveront dans une situation similaire se doivent de faire très attention, a-t-elle ajouté. Ils doivent contacter le 71-916146, et Helem suivra l'affaire. Si jamais ils décident de se rendre à Hobeiche, qu'ils soient accompagnés d'un avocat. »

Contacté par L'Orient-Le Jour, le ministre et ancien bâtonnier de Beyrouth Ramzi Jreige a noté de son côté que « les messages WhatsApp font partie des écoutes téléphoniques et ne peuvent donc être fouillés sans la demande d'un permis donné par le juge d'instruction ». Une demande qui n'a vraisemblablement pas été faite, selon les données disponibles jusque-là.

La nouvelle concernant la fouille des messages WhatsApp a suscité hier, par ailleurs, une panique parmi les homosexuels sur les réseaux sociaux qui se sont demandés jusqu'à quand durera cette infâme chasse aux sorcières. « Nous ne voulions pas semer la panique, mais il est de notre devoir d'informer les gens et de les mettre en garde afin d'éviter leur arrestation, a assuré Ghinwa Samhat. Même si les détenus pour pédérastie sont souvent libérés sous caution après une quinzaine de jours, ces deux semaines sont suffisantes pour les détruire aux niveaux moral et psychologique. »

Béchara MAROUN | OLJ
28/08/2014